MOSTAGANEM DZ
Histoire d’Aboukir par François Rioland :
Un peu, beaucoup, passionnément, car nous l’avons vraiment dans la peau notre cher pays perdu, que ça plaise ou non à ceux qui souhaitent que nous tournions la page. Cette fois, c’est à mon aimable correspondante, native du lieu, que l’on doit ce sous-titre "Encore un peu... d’Aboukir ", ainsi que les copies de certains documents. Quant aux détails et à leur exactitude, Ils sont extraits pour leur plus grande partie des Archives municipales du village et publiés avec l’accord de M. René JACQUOT, son dernier maire français, détenteur de ces archives, dont l’essentiel provient des " cahiers manuscrits " tenus par Honoré JACQUOT, son grand-père. Dans cette nouvelle évocation, Il sera par exemple question de la légende de Marsa, du chant des pionniers de 1848 quittant Paris sur des bateaux plats du genre chaland, du premier maître d’école de l’endroit, M. ROGER. Mais n’allons pas plus loin dans cette nouvelle présentation et venons-en aux faits. Des faits qui enrichiront un peu plus " Notre Histoire ". Une histoire que nos lecteurs voudront bien conter à leurs enfants, leurs familiers, à tous ceux qui voudront bien l’entendre, - je veux dire par-là la comprendre.
LA LEGENDE DE MASRA
Il me faut tout d’abord éclairer, si on peut dire, la lanterne du lecteur qui n’a pas connu Aboukir et, pour ce faire, nous allons reprendre le chemin des écoliers. Dès l’entrée du village, sur la colline, à gauche, apparaissent trois marabouts dont celui de Sidi-Benaiba, originaire de Relizane, qui sera la vedette de cette première page. Sur notre droite, au-dessus du jardin publie et de la piscine, quelques cyprès indiquent le lieu précis qui fut le premier campo santo des quarante-huitards, et cela étant dit, écoutons cette histoire :
C’est le 26 décembre 1848 que le camp de " Masra ", baptisé par la suite Aboukir, reçoit de la métropole le 15ème contingent de pionniers, ces exilés d’une autre époque. Les autorités militaires les installent sous des tentes, au bas d’une colline. car il n’est pas d’autre habitation dans le "bled", pas plus qu’ailleurs.... en cet heureux temps des lampes à huile et des felouques. En somme, il s’agit d’un village de tentes, camping de naguère, près d’une piste et, alentour, d’une végétation enchevêtrée faite de taillis, de ronces, de cactus, là comme partout ailleurs, autrement dit la nature sans discipline, la brousse avec ses incertitudes.... ses épreuves.... ses prouesses.... un coin verdoyant et paisible qui cache une source. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle, bien entendu, fut là établ i le camp, car autant que possible les autorités jetaient la base des futurs villages où existaient des points d’eau. C’est pourquoi ce lieu était désigné sous le nom de Masra, qui signifie "L’eau sort ", et naturellement, comme par exemple à Aïn-el-Turck, une légende y était attachée, que voici :
Alors qu’il se rendait de Mostaganem à Relizane, par la piste bien sûr, et nul d’entre nous ne saurait en douter, le Marabout Sidi Benaiba, fatigué, harassé par la chaleur, fit avec sa suite une halte dans ce site verdoyant, à 13 km de Mostaganem ; il s’émerveilla de ce petit coin paisible, mais s’étonna de n’y voir aucune source pour s’y désaltérer. Il décida néanmoins d’y passer la nuit et s’étendit à même la terre. Durant son sommeil il rêva.... Il rêva qu’il entendait de l’eau courir sous la terre et que sa douce chanson le berçait... Ce rêve s’empara si bien de son subconscient qu’à son réveil, se levant brusquement, Il prit son bâton et le lança en s’écriant: " Où mon bâton tombera... l’ma ysra ", et Il dit à son chaouch nègre d’aller le ramasse r. Effectivement, se baissant, écartant les herbes pour reprendre le bâton, le serviteur découvrit alors le timide jaillissement d’une source et, les yeux pleins de joie, s’écria à son tour...l’ma ysra ! " l’eau sort ", et c’est ainsi que ce coin fut d’abord désigné sous l’appellation de " Masra ". A sa mort, qui survint bien après l’édification d’Aboukir, le Marabout Sidi Benaïda, selon sa volonté, fut enterré sur la légère hauteur qui dominait l’endroit cachant la source.
LE CHANT DES PIONNIERS QUITTANT PARIS
Le 20 décembre 1848, Louis-NapoIéon Bonaparte est proclamé président de la Seconde République. Les " Trois Glorieuses " sont déjà loin... De même les fameux " Ateliers nationaux "... comme aussi " Le Droit au Travail " réclamé par le peuple de Paris, après l’abdication de Louis-Philippe. Quelques jours auparavant, les premiers colons d’Aboukir embarquent, sur la Seine, dans des bateaux plats qui vont d’abord les mener à Lyon et de là à Marseille. C’est la frégate "La-Cacique" qui les conduira à Mostaganem, où ils débarqueront le 18 décembre, après une traversée de quatre jours. Le 26 de ce même mois, après leur premier Noël vécu sur la terre africaine, six jours donc après l’installation à l’Elysée du futur Napoléon II I, les premiers bâtisseurs d’Aboukir vont s’installer, eux, sous les guitounes de Masra. Ils ont quitté Paris avec cette foi qui, dit-on, soulève les montagnes. C’est de cette foi, qui ressort nettement dans cette espèce de chant du départ, que sera bâtie sur la brousse notre chère province, cette Algérie française jetée aux orties. Sur l’air vieillot de " Te souviens-tu ? ", écoutez à présent ce que nos précurseurs chantaient en embarquant et au cours des escales entre Paris, Lyon et Marseille. Malheureusement, il a été impossible à ce jour, du moins à ma connaissance, d’en connaître l’auteur. Cependant, je dois préciser que cette documentation est authentique et qu’elle faisait partie des archives de la commune d’Aboukir. Aussi serais-je très reconnaissant à l’endroit d’autres correspondants, s’ils pouvaient mettre à notre dispositio n les archives de leurs cités et villages. Elles sont nôtres, et Il faut qu’elles soient connues, diffusées, afin que nul n’ignore rien de ce qui fut et reste malgré tout notre cher pays.
Lorsque la ruche est trop pleine d’abeilles,
Un jeune essaim, vers des vallons meilleurs,
S’en va chercher sur des fleurs plus vermeille
Le butin d’or promis aux travailleurs.
Tels pleins d’espoir, fils de la République,
Nous ouvrons l’aile et nous nous envolons...
Toi qui d’en haut nous a montré l’Afrique,
Dieu protecteur, veille sur les colons.
bis
La foule au port nous suit et nous devance,
De tous les yeux coulent des pleurs touchants
Mais avec soi, quand on a l’Espérance,
Les pleurs sont vite étouffés par les chants.
Bien qu’à regret nous quittons la Patrie,
C’est une France encore où nous allons,
Et du prélat la sainte voix nous crie :
Dieu professeur, veille sur les colons.
bis
Oui, c’est la France, elle est bien achetée,
Et nos soldats, tombée au premier rang
Sur cette terre à jamais adoptée,
Ont tous écrit leur nom avec du sang.
Nos bras moins fiers de moissons magnifiques
Vont enrichir ces glorieux vallons.
Toi qui bénis nos drapeaux pacifiques,
Dieu protecteur veille sur les colons.
bis
Vous qui, là-bas, nous offrez ces campagnes,
Nous vous jurons que dignes d’un tel bien,
Tous les enfants de nos chères compagnes,
Fils du Travail seront tous citoyens,
Ils grandiront, pour être un jour utiles,
Comme la grêle aux bords que nous peuplons:
Pour que leurs bras rendent nos champs fertiles,
Dieu protecteur veille sur les colons.
bis
Adieu chère France, adieu mère adorée,
Souvent le soir à notre doux foyer
Nous parlerons de la terre sacrée,
Qui nous berça sur son sein nourricier,
Nous fonderons son grenier d’abondance
Et des Romains suivrons les longs sillons
A notre tour, nous nourrirons la France,
Dieu protecteur sois en aide aux colons
JEAN ROGER, PREMIER INSTITUTEUR D’ABOUKIR
L’écrit qui va suivre est extrait du journal "La Dépêche Algérienne" du 28 janvier 1922. Il fut publié par E. KLEIN, sous le titre de "Chronique du Vieil Alger".
" C’est d’un ancien éducateur algérois qu’il s’agit, d’un vieux maître de valeur dont ont conservé un souvenir ému ceux qui eurent l’heureuse fortune de suivre ses cordiales et attrayantes leçons. ROGER, homme d’instruction supérieure avait, avant d’entrer dans l’Enseignement, été attaché au duc d’Orléans en qualité de secrétaire. Il appartint aussi à la presse. Les vicissitudes de la politique l’amenèrent à abandonner la situation qu’il s’était créée à Paris. Il vint en Algérie en 1848, où M. LEPESCHEUX, inspecteur d’Académie pour toute la colonie, lui confia la modeste école du village récemment fondée d’Aboukir, près de Mostaganem. Au vrai, il ne s’y trouve guère dépaysé; formé d’éléments venus de Paris et de ses env irons, cet embryon de commune s’animait de l’esprit d’entrain de la capitale, reflétait toute la mentalité de l’Ile-de-France. Maître d’école désormais, cet homme affable, lettré, demeure fidèle, toujours à cette exquise urbanité qui caractérisait la société de son époque, s’adonna avec le plus entier dévouement à son humble ministère.
" Dans la solitude où Pavait jeté un destin contraire, sa pensée ne cessa de demeurer active. D’humeur trop indépendante pour subir la direction des manuels d’alors, au surplus trop cultivé, il conçut un mode tout personnel d’enseignement; il versifia pour son petit monde éveillé les connaissances élémentaires et les adapta à des avis en faveur dans le peuple. Cette méthode au service de laquelle il mit un zèle d’apôtre, produisit des effets si surprenants que maintes fais le général BOSQUET et son successeur, le général COUSIN-MONTAUBAN, au cours des promenades à cheval qu’ils avaient l’habitude de faire dans la région de Mostaganem en compagnie de leurs familles, vinrent à la petite école d’Aboukir entendre chanter aux enfants l’histoire des rois de France, les principes de la syntaxe et les r ègles de calcul. C’était chaque fois de copieuses distributions de dragées dont les anciens de la localité ont gardé souvenance, ainsi du reste que des précieux et familiers vers didactiques dont fut bercée leur enfance.
" BERBRVGGER, le fondateur de la Bibliothèque nationale d’Alger, à qui, pendant une campagne archéologique, dans le bled, la surprise fut donnée un jour d’ouïr soudain, parmi les blés, un choeur enfantin, détaillant allégrement la géographie d’une province française, consacra à ROGER, en l’un des journaux algérois, un long article où il dit son admiration pour la fantaisiste pédagogie du maître dAboukir.
" Certes, la rime n’était pas toujours en ces couplets d’une continue richesse; parfois la chose était dite à la bonne franquette. (ROGER, ancien habitué des Boulevards parisiens, n’avait rien d’un pédant.) Or, précisément, leur ton alerte et leur simplicité de forme valurent à ses oeuvres un franc succès auprès de la gent écolière. Les règles de grammaire étaient également versifiées et ainsi se poursuivait cette amusante versification englobant le petit programme primaire. Les strophes succédaient aux strophes qu’à l’envi répétaient garçons et filles et qu’aujourd’hui se plaît à redire encore l’actuel maire de la commune, M. Honoré JACQUOT, noble représentant des premières lignées du colonat et que le gouvernement vient de faire chevalier de la Légion d’Honneur.
" Mais Jean ROGER, homme des plus modestes, ne devait pas recueillir le fruit de son travail. Il rencontra sur sa route un de ces habiles exploiteurs " des oeuvres des gens timides " qui, s’attribuant le mérite de sa création, s’en assura le bénéfice. ROGER, nommé en 1858 à Alger, exerça les fonctions de directeur d’école au no 2 de la rue Bélizaire, en un édifice mauresque remarquable par ces faîences, qui fut la propriété de BACRI et servit longtemps de siège au tribunal. Là ,vinrent se réunir nombre de notoriétés algériennes, et parmi les familiers de la maison étaient: Mme LUCE, fondatrice de l’ouvroir musulman placé en 1844 sous le patronage de la reine AMELIE, LUCE, l’auteur de " Dani-Dan ", Melcion d’ARC, fils de l’Intendant d ivisionnaire de l’expédition de 1830, dont la petite-fille, en 1919 (février) adressa à CLEMENCEAU, victime d’un attentat politique, un gracieux mot de sympathie qu’elle termina de la sorte:
" Au plus grand des Français, une descendante de la famille de la plus grande Française. "
" ROGER était d’autre part un ami du maréchal PELISSIER qui aimait beaucoup à converser avec lui. Son fils, payeur principal (en retraite) du Trésor, habite cette ville, ainsi que sa famille. Le vieil éducateur a préféré revenir en son ancien village d’Aboukir où il mourut en 1881, objet de la vénération générale. (Il nous est agréable de saluer ici sa mémoire). - H. KLEIN. "
Voici, par exemple, à propos du mode tout personnel d’enseignement de ce maître d’école, le texte versifié qui était chanté par ses élèves, concernant Paris, à la fois leçon de géographie et d’histoire
" Dans la Seine et Paris
Qui discute nos Lois,
Et Sceaux et Saint-Denis
Dont les caveaux ont gardé nos grands Rois.
Paris domine sur les métropoles
Par son langage, par ses monuments,
Par ses savants, ses peintres, ses écoles,
Par ses promenades et ses joyeux enfants. "
Jusqu’à l’heure de l’adieu, en 1962, sa tombe qui se dressait parmi tant d’autres, dans le cimetière d’Aboukir, fut fleurie. " Depuis, hélas ! ... "m’écrit Gilberte MARTINEZ. Ajoutons Qu’il avait des descendants à Mostaganem, dont une arrière-petite-fille mariée à l’un des fils de notre célèbre concitoyen Oranais, le populaire aviateur Julien SERVIES. Mais ne quittons pas encore Aboukir sans évoquer la mémoire de la grand-mère de l’un de nos fils parmi les plus prestigieux, chez qui la parole a été vraiment d’HONNEUR, le général d’armée aérienne Edmond JOUHAUD. Il s’agit de Mme PERRIN, qui y fut institutrice en 1891 et qui, un peu plus tard, fut nommée directrice d’école à Bou-Sfer, berceau de notre grand défenseur et ami.
François RIOLAND.
L’Echo de l’Oranie n° 93 de novembre 1973
Un peu, beaucoup, passionnément, car nous l’avons vraiment dans la peau notre cher pays perdu, que ça plaise ou non à ceux qui souhaitent que nous tournions la page. Cette fois, c’est à mon aimable correspondante, native du lieu, que l’on doit ce sous-titre "Encore un peu... d’Aboukir ", ainsi que les copies de certains documents. Quant aux détails et à leur exactitude, Ils sont extraits pour leur plus grande partie des Archives municipales du village et publiés avec l’accord de M. René JACQUOT, son dernier maire français, détenteur de ces archives, dont l’essentiel provient des " cahiers manuscrits " tenus par Honoré JACQUOT, son grand-père. Dans cette nouvelle évocation, Il sera par exemple question de la légende de Marsa, du chant des pionniers de 1848 quittant Paris sur des bateaux plats du genre chaland, du premier maître d’école de l’endroit, M. ROGER. Mais n’allons pas plus loin dans cette nouvelle présentation et venons-en aux faits. Des faits qui enrichiront un peu plus " Notre Histoire ". Une histoire que nos lecteurs voudront bien conter à leurs enfants, leurs familiers, à tous ceux qui voudront bien l’entendre, - je veux dire par-là la comprendre.
LA LEGENDE DE MASRA
Il me faut tout d’abord éclairer, si on peut dire, la lanterne du lecteur qui n’a pas connu Aboukir et, pour ce faire, nous allons reprendre le chemin des écoliers. Dès l’entrée du village, sur la colline, à gauche, apparaissent trois marabouts dont celui de Sidi-Benaiba, originaire de Relizane, qui sera la vedette de cette première page. Sur notre droite, au-dessus du jardin publie et de la piscine, quelques cyprès indiquent le lieu précis qui fut le premier campo santo des quarante-huitards, et cela étant dit, écoutons cette histoire :
C’est le 26 décembre 1848 que le camp de " Masra ", baptisé par la suite Aboukir, reçoit de la métropole le 15ème contingent de pionniers, ces exilés d’une autre époque. Les autorités militaires les installent sous des tentes, au bas d’une colline. car il n’est pas d’autre habitation dans le "bled", pas plus qu’ailleurs.... en cet heureux temps des lampes à huile et des felouques. En somme, il s’agit d’un village de tentes, camping de naguère, près d’une piste et, alentour, d’une végétation enchevêtrée faite de taillis, de ronces, de cactus, là comme partout ailleurs, autrement dit la nature sans discipline, la brousse avec ses incertitudes.... ses épreuves.... ses prouesses.... un coin verdoyant et paisible qui cache une source. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle, bien entendu, fut là établ i le camp, car autant que possible les autorités jetaient la base des futurs villages où existaient des points d’eau. C’est pourquoi ce lieu était désigné sous le nom de Masra, qui signifie "L’eau sort ", et naturellement, comme par exemple à Aïn-el-Turck, une légende y était attachée, que voici :
Alors qu’il se rendait de Mostaganem à Relizane, par la piste bien sûr, et nul d’entre nous ne saurait en douter, le Marabout Sidi Benaiba, fatigué, harassé par la chaleur, fit avec sa suite une halte dans ce site verdoyant, à 13 km de Mostaganem ; il s’émerveilla de ce petit coin paisible, mais s’étonna de n’y voir aucune source pour s’y désaltérer. Il décida néanmoins d’y passer la nuit et s’étendit à même la terre. Durant son sommeil il rêva.... Il rêva qu’il entendait de l’eau courir sous la terre et que sa douce chanson le berçait... Ce rêve s’empara si bien de son subconscient qu’à son réveil, se levant brusquement, Il prit son bâton et le lança en s’écriant: " Où mon bâton tombera... l’ma ysra ", et Il dit à son chaouch nègre d’aller le ramasse r. Effectivement, se baissant, écartant les herbes pour reprendre le bâton, le serviteur découvrit alors le timide jaillissement d’une source et, les yeux pleins de joie, s’écria à son tour...l’ma ysra ! " l’eau sort ", et c’est ainsi que ce coin fut d’abord désigné sous l’appellation de " Masra ". A sa mort, qui survint bien après l’édification d’Aboukir, le Marabout Sidi Benaïda, selon sa volonté, fut enterré sur la légère hauteur qui dominait l’endroit cachant la source.
LE CHANT DES PIONNIERS QUITTANT PARIS
Le 20 décembre 1848, Louis-NapoIéon Bonaparte est proclamé président de la Seconde République. Les " Trois Glorieuses " sont déjà loin... De même les fameux " Ateliers nationaux "... comme aussi " Le Droit au Travail " réclamé par le peuple de Paris, après l’abdication de Louis-Philippe. Quelques jours auparavant, les premiers colons d’Aboukir embarquent, sur la Seine, dans des bateaux plats qui vont d’abord les mener à Lyon et de là à Marseille. C’est la frégate "La-Cacique" qui les conduira à Mostaganem, où ils débarqueront le 18 décembre, après une traversée de quatre jours. Le 26 de ce même mois, après leur premier Noël vécu sur la terre africaine, six jours donc après l’installation à l’Elysée du futur Napoléon II I, les premiers bâtisseurs d’Aboukir vont s’installer, eux, sous les guitounes de Masra. Ils ont quitté Paris avec cette foi qui, dit-on, soulève les montagnes. C’est de cette foi, qui ressort nettement dans cette espèce de chant du départ, que sera bâtie sur la brousse notre chère province, cette Algérie française jetée aux orties. Sur l’air vieillot de " Te souviens-tu ? ", écoutez à présent ce que nos précurseurs chantaient en embarquant et au cours des escales entre Paris, Lyon et Marseille. Malheureusement, il a été impossible à ce jour, du moins à ma connaissance, d’en connaître l’auteur. Cependant, je dois préciser que cette documentation est authentique et qu’elle faisait partie des archives de la commune d’Aboukir. Aussi serais-je très reconnaissant à l’endroit d’autres correspondants, s’ils pouvaient mettre à notre dispositio n les archives de leurs cités et villages. Elles sont nôtres, et Il faut qu’elles soient connues, diffusées, afin que nul n’ignore rien de ce qui fut et reste malgré tout notre cher pays.
Lorsque la ruche est trop pleine d’abeilles,
Un jeune essaim, vers des vallons meilleurs,
S’en va chercher sur des fleurs plus vermeille
Le butin d’or promis aux travailleurs.
Tels pleins d’espoir, fils de la République,
Nous ouvrons l’aile et nous nous envolons...
Toi qui d’en haut nous a montré l’Afrique,
Dieu protecteur, veille sur les colons.
bis
La foule au port nous suit et nous devance,
De tous les yeux coulent des pleurs touchants
Mais avec soi, quand on a l’Espérance,
Les pleurs sont vite étouffés par les chants.
Bien qu’à regret nous quittons la Patrie,
C’est une France encore où nous allons,
Et du prélat la sainte voix nous crie :
Dieu professeur, veille sur les colons.
bis
Oui, c’est la France, elle est bien achetée,
Et nos soldats, tombée au premier rang
Sur cette terre à jamais adoptée,
Ont tous écrit leur nom avec du sang.
Nos bras moins fiers de moissons magnifiques
Vont enrichir ces glorieux vallons.
Toi qui bénis nos drapeaux pacifiques,
Dieu protecteur veille sur les colons.
bis
Vous qui, là-bas, nous offrez ces campagnes,
Nous vous jurons que dignes d’un tel bien,
Tous les enfants de nos chères compagnes,
Fils du Travail seront tous citoyens,
Ils grandiront, pour être un jour utiles,
Comme la grêle aux bords que nous peuplons:
Pour que leurs bras rendent nos champs fertiles,
Dieu protecteur veille sur les colons.
bis
Adieu chère France, adieu mère adorée,
Souvent le soir à notre doux foyer
Nous parlerons de la terre sacrée,
Qui nous berça sur son sein nourricier,
Nous fonderons son grenier d’abondance
Et des Romains suivrons les longs sillons
A notre tour, nous nourrirons la France,
Dieu protecteur sois en aide aux colons
JEAN ROGER, PREMIER INSTITUTEUR D’ABOUKIR
L’écrit qui va suivre est extrait du journal "La Dépêche Algérienne" du 28 janvier 1922. Il fut publié par E. KLEIN, sous le titre de "Chronique du Vieil Alger".
" C’est d’un ancien éducateur algérois qu’il s’agit, d’un vieux maître de valeur dont ont conservé un souvenir ému ceux qui eurent l’heureuse fortune de suivre ses cordiales et attrayantes leçons. ROGER, homme d’instruction supérieure avait, avant d’entrer dans l’Enseignement, été attaché au duc d’Orléans en qualité de secrétaire. Il appartint aussi à la presse. Les vicissitudes de la politique l’amenèrent à abandonner la situation qu’il s’était créée à Paris. Il vint en Algérie en 1848, où M. LEPESCHEUX, inspecteur d’Académie pour toute la colonie, lui confia la modeste école du village récemment fondée d’Aboukir, près de Mostaganem. Au vrai, il ne s’y trouve guère dépaysé; formé d’éléments venus de Paris et de ses env irons, cet embryon de commune s’animait de l’esprit d’entrain de la capitale, reflétait toute la mentalité de l’Ile-de-France. Maître d’école désormais, cet homme affable, lettré, demeure fidèle, toujours à cette exquise urbanité qui caractérisait la société de son époque, s’adonna avec le plus entier dévouement à son humble ministère.
" Dans la solitude où Pavait jeté un destin contraire, sa pensée ne cessa de demeurer active. D’humeur trop indépendante pour subir la direction des manuels d’alors, au surplus trop cultivé, il conçut un mode tout personnel d’enseignement; il versifia pour son petit monde éveillé les connaissances élémentaires et les adapta à des avis en faveur dans le peuple. Cette méthode au service de laquelle il mit un zèle d’apôtre, produisit des effets si surprenants que maintes fais le général BOSQUET et son successeur, le général COUSIN-MONTAUBAN, au cours des promenades à cheval qu’ils avaient l’habitude de faire dans la région de Mostaganem en compagnie de leurs familles, vinrent à la petite école d’Aboukir entendre chanter aux enfants l’histoire des rois de France, les principes de la syntaxe et les r ègles de calcul. C’était chaque fois de copieuses distributions de dragées dont les anciens de la localité ont gardé souvenance, ainsi du reste que des précieux et familiers vers didactiques dont fut bercée leur enfance.
" BERBRVGGER, le fondateur de la Bibliothèque nationale d’Alger, à qui, pendant une campagne archéologique, dans le bled, la surprise fut donnée un jour d’ouïr soudain, parmi les blés, un choeur enfantin, détaillant allégrement la géographie d’une province française, consacra à ROGER, en l’un des journaux algérois, un long article où il dit son admiration pour la fantaisiste pédagogie du maître dAboukir.
" Certes, la rime n’était pas toujours en ces couplets d’une continue richesse; parfois la chose était dite à la bonne franquette. (ROGER, ancien habitué des Boulevards parisiens, n’avait rien d’un pédant.) Or, précisément, leur ton alerte et leur simplicité de forme valurent à ses oeuvres un franc succès auprès de la gent écolière. Les règles de grammaire étaient également versifiées et ainsi se poursuivait cette amusante versification englobant le petit programme primaire. Les strophes succédaient aux strophes qu’à l’envi répétaient garçons et filles et qu’aujourd’hui se plaît à redire encore l’actuel maire de la commune, M. Honoré JACQUOT, noble représentant des premières lignées du colonat et que le gouvernement vient de faire chevalier de la Légion d’Honneur.
" Mais Jean ROGER, homme des plus modestes, ne devait pas recueillir le fruit de son travail. Il rencontra sur sa route un de ces habiles exploiteurs " des oeuvres des gens timides " qui, s’attribuant le mérite de sa création, s’en assura le bénéfice. ROGER, nommé en 1858 à Alger, exerça les fonctions de directeur d’école au no 2 de la rue Bélizaire, en un édifice mauresque remarquable par ces faîences, qui fut la propriété de BACRI et servit longtemps de siège au tribunal. Là ,vinrent se réunir nombre de notoriétés algériennes, et parmi les familiers de la maison étaient: Mme LUCE, fondatrice de l’ouvroir musulman placé en 1844 sous le patronage de la reine AMELIE, LUCE, l’auteur de " Dani-Dan ", Melcion d’ARC, fils de l’Intendant d ivisionnaire de l’expédition de 1830, dont la petite-fille, en 1919 (février) adressa à CLEMENCEAU, victime d’un attentat politique, un gracieux mot de sympathie qu’elle termina de la sorte:
" Au plus grand des Français, une descendante de la famille de la plus grande Française. "
" ROGER était d’autre part un ami du maréchal PELISSIER qui aimait beaucoup à converser avec lui. Son fils, payeur principal (en retraite) du Trésor, habite cette ville, ainsi que sa famille. Le vieil éducateur a préféré revenir en son ancien village d’Aboukir où il mourut en 1881, objet de la vénération générale. (Il nous est agréable de saluer ici sa mémoire). - H. KLEIN. "
Voici, par exemple, à propos du mode tout personnel d’enseignement de ce maître d’école, le texte versifié qui était chanté par ses élèves, concernant Paris, à la fois leçon de géographie et d’histoire
" Dans la Seine et Paris
Qui discute nos Lois,
Et Sceaux et Saint-Denis
Dont les caveaux ont gardé nos grands Rois.
Paris domine sur les métropoles
Par son langage, par ses monuments,
Par ses savants, ses peintres, ses écoles,
Par ses promenades et ses joyeux enfants. "
Jusqu’à l’heure de l’adieu, en 1962, sa tombe qui se dressait parmi tant d’autres, dans le cimetière d’Aboukir, fut fleurie. " Depuis, hélas ! ... "m’écrit Gilberte MARTINEZ. Ajoutons Qu’il avait des descendants à Mostaganem, dont une arrière-petite-fille mariée à l’un des fils de notre célèbre concitoyen Oranais, le populaire aviateur Julien SERVIES. Mais ne quittons pas encore Aboukir sans évoquer la mémoire de la grand-mère de l’un de nos fils parmi les plus prestigieux, chez qui la parole a été vraiment d’HONNEUR, le général d’armée aérienne Edmond JOUHAUD. Il s’agit de Mme PERRIN, qui y fut institutrice en 1891 et qui, un peu plus tard, fut nommée directrice d’école à Bou-Sfer, berceau de notre grand défenseur et ami.
François RIOLAND.
L’Echo de l’Oranie n° 93 de novembre 1973
